Le poète (hommage à tous les poètes du passés, du présent et du futur)

 

Sur la lande déserte, battue par l’orage,
Valeureux guerriers, nous étions des cohortes,
Comme crickets que le vent apporte,
Ecumants de haine, exsudant la rage.

Vers l’ennemi nous allions au devant,
Frappant nos boucliers du plat de l’épée,
Clarté d’un message qui n’annonce la paix,
D’assoiffés de sang, jamais ne s’en privant.

Nos lames étincelantes aux éclairs,
Nos rugissements répondant au tonnerre,
Nous foulions d’un bon pas la terre,
Tous empressés de croiser le fer.

Nos yeux, brillants de colère contenue,
Foudroyait tout vivant qui regardait dedans.
Ainsi périssaient, sous l’assaut de nos dents,
Ceux qu’accablaient nos regards soutenus.

Nous arrivâmes dans un village de gueux.
Bientôt vers les cieux s’envolèrent les flammes,
Suivies de près par les nombreuses âmes
Ravies par les moulinets de mes soldats fougueux.

Les femmes violées,  les enfants égorgés
Dans les cendres, laissés en sentinelles.
Rien ne pouvait arrêter notre marche mortelle,
Ouvrant la route de nos armes en acier forgé.

Au détour d’un chemin, à la nuit tombante,
S’éleva devant nous un homme sans crainte.
Il ne tremblait pas, n’émettait aucune plainte,
Droit, les bras croisés, nous toisant sur la sente.

Je m’avançais jusqu’à lui, la main sur la garde.
Il ne portait pas d’épée, je ne voyais pas de dague.
Mon armée derrière moi s’agitait en vagues,
Quand je vis à sa hanche, la lyre du barde.

D’une voix forte il me dit que j’avais tort.
Que la guerre, au grand jamais, ne résout rien,
Que la vie ici-bas est notre seul vrai bien,
Que par le vent de la haine, nul navire n’atteint le port.

Que nous devions retourner vers nos femmes
Pour célébrer avec elles, le miracle de la vie.
Déposer des baisers sur les joues de nos enfants ravis,
Eteindre dans nos cœurs cette haineuse flamme.

La pluie enfin cesse, apparaît un rayon de soleil
Avant qu’il ne soit mort, dernier sursaut de l’astre.
Pour le poète, ultime vision avant le désastre
Quand s’écoule sur le sol son sang vermeil.

J’essuie ma lame sur ses vêtements trempés.
Nul homme ne peut me dicter ma conduite,
Nulle armée ne peut nous conseiller la fuite.
Comment a-t-il pu, à ce point, se tromper ?

Pour monter le camp, la place paraît bonne.
Auprès du feu, tous rassemblés en silence,
Nous aiguisons nos lames, le fer de nos lances,
Tandis que dans ma tête les paroles résonnent.

Au matin de grisaille, la troupe se lève.
Le temps semble bien triste, la lande bien grise.
Sur le corps du poète souffle la mordante bise
Qui fait chanter sa lyre comme dans un rêve.

Fort de ce funeste présage, l’aruspice nous prévient,
La mort nous rode autour, nous sentons le malheur.
De la divine poésie nous avons tué le serviteur
Et nous pourrions payer bien cher cette erreur.

Nous sommes donc revenus sur nos terres aimées.
Nous avons embrassé nos enfants, couché nos femmes.
De la guerre s’est éteint le grand vacarme,
Elles avaient germées les graines qu’il a semées.

Souvent quand vient la nuit je repense au poète.
Que ne l’ai-je écouté, pourquoi l’ai-je tué ?
Sur son sort j’avais trop vite statué,
Qu’avais-je donc dans la tête ?

Soudain, un grand silence sur la place du village,
Je sors de ma hutte, une épée à la main.
Mais elle s’échappe quand je vois, au milieu des gamins,
Mon poète souriant, cet homme bon et sage.

Depuis parmi nous il vit, la mort l’ayant épargné.
Il anime nos soirées et a pris ma sœur pour femme
Jamais sur mon geste il n’a émis de blâme,
Mais je doute qu’aucun ne mesure ce qu’il nous a fait gagner.

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