Paula - Le doigt de Dieu - Chapitre 3

Chapitre trois : la rencontre

  

Il se réveilla graduellement. Il se sentait plutôt bien, ce que confirma un léger coup d’oeil sur l’écran. A priori les fruits de mer étaient bien passés (contrairement à d’autres qu’il avait payés une fortune dans un des restaurants chics de Fataya sur Pegasus). Il déjeuna d’une barre alimentaire et d’un verre de solution tonique. Il explora à nouveau la totalité des fréquences radio de la planète et malheureusement ne pu établir le contact avec l’autre module. Il fallait aller sur place. Pourvu qu’il y ait un survivant. Il ne se voyait pas vivre seul jusqu’à la fin et la solution de l’hibernation ne le tentait pas. Il ne pouvait compter que sur sa balise. Mais déjà, l’expédition vers Rebirth 22  sortait des voies de navigation habituelles et il y avait peu de chance qu’un autre vaisseau croisa dans les parages, quoique avec ces  années perdues…. Il fallait bien garder l’espoir, après tout on n’a qu’une vie non ?

 

Il  s’équipa dans le sas, mit son sac et ouvrit la porte extérieure. Le ciel était plombé et il pleuvait à verse. Des millions d’insectes noirs se tenaient debout sur leurs pattes arrière et semblaient boire cette manne céleste. Le sol en était couvert, mais de quoi pouvaient-ils bien subsister à part l’eau ? La visibilité était médiocre et il ne pouvait voir ni l’océan ni les arbres. Était-il prudent d’entreprendre le voyage aujourd’hui ou valait-il mieux attendre une meilleure occasion ? L’inaction étant mauvaise pour le moral, il décida donc de se rendre jusqu’à l’autre module. Il verrouilla le sas et s’avança sous la pluie battante. Il faisait chaud et la pluie s’infiltrait dans sa combinaison. Mais l’idée du casque lui était insupportable. Il atteignit rapidement la “ forêt ” et s’engagea à travers les troncs luisants de pluie. A chaque pas les insectes s’enfuyaient en tous sens et jusqu’ici il n’en avait écrasé aucun. Comment pouvaient-ils l’éviter avec une telle densité de population ? Un mystère de plus à résoudre.

 

 Il marcha ainsi pendant deux bonnes heures et tomba sur deux animaux  en train de se gaver. Hauts d’un mètre cinquante ils se déplaçaient sur leurs deux pattes postérieures en petits bonds gracieux et frappaient le sol de leur queue. Celle-ci, enduite d’une espèce de poix, piégeait les insectes et ils n’avaient plus qu’à les récupérer avec leurs pattes avant (nettement plus courtes). Ils les décortiquaient ensuite habilement et semblaient se régaler de la chair rouge et tremblotante ainsi récupérée. Ils se figèrent soudain, les deux cornets qui leur servaient peut-être à entendre se dirigèrent vers lui. Ils semblèrent l’observer durant quelques minutes et s’approchèrent prudemment. La curiosité semblait forte chez cet animal et l’homme n’étant pas un prédateur connu, ils n’éprouvaient pas une grande crainte. Paul n’osait plus bouger. Lui par contre ne se sentait pas faraud. Les deux bestioles, quoique mignonnes, présentaient toutefois une large gueule pleine de dents, et ça  suffisait à les rendre moins  sympathiques. De toute façon, il allait falloir se décider rapidement car le premier était en train de le renifler avec son étrange petite trompe. L’animal fixa ses yeux (deux billes bleu acier) ou du moins ce qui y ressemblait le plus, dans les siens. Il ne put distinguer aucune espèce de signe dans ce regard étrangement inexpressif. La queue de l’animal battait mollement et son compagnon restait en retrait. Soudain, toujours sans bouger, l’animal poussa un hurlement inouï. Comment  une bestiole de ce volume pouvait-elle hurler si fort ? Le cri ressemblait étrangement à une corne de brume, mais en plus aigu et c’était le premier cri animal qu’il avait perçu jusqu’ici. L’animal ne bougeait toujours pas. Son compagnon tournait autour d’eux sans manifester de craintes. Paul bougea lentement la main et l’animal se ramassa prêt à bondir. C’était toujours un moment délicat que la rencontre de deux créatures originaires de deux mondes différents. Paul n’en était pas à sa première expérience et jusqu’ici il ne s’en était pas trop mal sorti. Dix-huit ans d’exploration spatiale (en tant qu’éveillé) ça servait quand même un peu. Il recommença à bouger la main dans un lent mouvement de va et vient. L’animal s’approcha encore un peu et la renifla. Une langue longue et fine effleura sa peau. La sensation était plutôt agréable, douce et soyeuse, la langue s’attarda sur les doigts. L’animal parut satisfait de son inspection et rejoignant son compagnon reprit son repas. Paul de son côté se remit en marche, agréablement surpris de la tournure des évènements et se demanda si il pourrait un jour apprivoiser ces étranges créatures.

 

Il arrivait maintenant au pied de l’une des collines. La pluie avait enfin cessé et l’air avait repris sa limpidité naturelle. La pente n’était pas très forte et il ne lui fallut guère plus de deux heures pour la gravir. Arrivé au sommet le spectacle lui coupa le souffle. Des  myriades de collines se succédaient jusqu’à l’horizon avec ça et là quelques sommets ornés de bosquets et au loin les étranges montagnes aplaties. Mais le plus frappant était la diversité de couleur. Un peu comme si chaque tumulus s’arrogeait l’exclusivité de son coloris. La colline qui lui servait d’observatoire actuellement était d’un vert tendre mais les suivantes s’échelonnaient de l’émeraude au bleu pervenche alors que d’autres arboraient des teintes allant du jaune citron au rouge écarlate. Il avait devant lui la palette d’un peintre dément. Il consulta son pad, il indiquait qu’il était dans la bonne direction mais qu’il lui restait encore pas mal de chemin à parcourir, encore soixante six kilomètres. Il avait tablé sur trois jours de marche pépère, mais le relief n’allait pas rendre les choses faciles.

 

Il redescendit précautionneusement la pente. Des buissons épineux aux lourds fruits jaunes s’érigeaient ça et là, leurs racines serpentant sur le sol jusqu’à vingt mètres du tronc comme des pièges à cheville. Il devait donc sans cesse regarder où mettre les pieds, et ce, d’autant plus que la faune lui était inconnue. Jusqu’ici il n’avait rencontré qu’une multitude d’insectes de formes et de couleurs différentes. Certains étaient de véritables joyaux finement ciselés. Mais aucun d’eux, pour l’instant ne l’avait molesté en aucune façon. Il est vrai que s’il rencontrait l’équivalent de la guêpe-cobra de Pétra 6 il n’y aurait guère que ses os à récupérer pour les sauveteurs. Mais de toute façon il ne pouvait pas vivre enfermé éternellement dans le module.

 

Le périple se poursuivit encore trois heures durant. Ses mollets commençaient à protester et les sangles du sac lui meurtrissaient les épaules. Il s’assit sur l’herbe rase jaune safran qui tapissait la colline où il avait décidé de faire une pause. Il observa un moment les environs et prit son pad. Il sélectionna l’onglet communications et programma une nouvelle localisation. Le module le plus proche était encore actif mais n’émettait toujours pas. Par contre une légère activité semblait provenir d’une source située à trois cents kilomètres de là, à la limite de portée du module. Il ne s’agissait pas d’une balise mais d’une modulation, comme une porteuse sans signal. Il essaya, en vain, d’obtenir une réponse, encore une énigme ! Le vent se levait et quelques nuages apparurent. Il semblerait qu’il ne soit pas arrivé en saison sèche, mais y avait-il des saisons sur Paula ? Quelques gouttes se mirent à tomber puis l’orage cessa aussitôt. La météorologie devait être un métier difficile ici. Paul grignota un morceau de barre alimentaire, il regrettait les bivalves, et but quelques gorgées de sa boisson tonique. Celle-ci lui manquerait quand le module cesserait d’en synthétiser. Il s’allongea et s’endormit.

 

Il s’éveilla en sursaut. Le soleil baissait sur l’horizon et il n’avait plus que quelques heures pour tenter de se rapprocher de son objectif. Qu’est-ce qui lui avait pris de dormir ainsi, sans protection. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’avait pas été professionnel sur ce coup là. D’autres avaient perdu la vie pour beaucoup moins que cela.

 

Il se releva, malgré les courbatures qui commençaient à lui alourdir les membres et se remit en route. Il marcha ainsi jusqu’au crépuscule. Il déplia alors son duvet igloo et se coucha. Il mâchonna un bout de barre alimentaire et ne tarda pas à s’endormir. Il n’y avait pratiquement aucun bruit, à part les stridulations d’insectes. Ceci dit ce n’était pas la seule planète où on pouvait dormir la nuit sans obturateur d’oreilles. Il dormit ainsi jusqu’à l’aube où un besoin naturel l’arracha à ses rêves mouvementés.

 

Il déjeuna sobrement, la pâte alimentaire commençait à lui peser, mais il n’osait pas goûter aux multiples fruits qu’il rencontrait. Il lui faudrait d’abord les passer à l’analyseur car nombre d’explorateurs étaient déjà morts d’avoir expérimenté des saveurs nouvelles.

 

Il lui restait encore pas mal de chemin à faire. Il réunit ses affaires et se mit en route. Il marchait depuis bientôt deux heures et cheminait au pied d’une des nombreuses collines à travers un épais couvert quand il entendit du bruit. Quelque chose venait, sans trop de discrétion, vers lui. Cela semblait gros et il redoutait de tomber sur un prédateur digne de ce nom. Il sortit son arme et s’accroupit au pied d’un immense arbre au tronc bleu acier veiné de rouge et aux longues feuilles fuchsia finement découpées. Il s’en dégageait une odeur de vieille chaussette relativement désagréable et pas du tout en accord avec sa beauté. Le bruit approchait et Paul sentit croître sa tension. Il respira à fond pendant quelques secondes afin de calmer les battements de son coeur et releva son arme à hauteur d’oeil. Devant lui les broussailles s’agitèrent et une silhouette se découpa. Paul resta quelques secondes sous le choc avant de réaliser qu’il s’agissait d’un autre survivant. Il se releva doucement, tenant son arme par le pontet et ne réussit qu’à dire un bonjour d’une voie chevrotante. La silhouette fit un bond.  Elle pivota et  Paul vit deux yeux d’un bleu intense le regarder. La combinaison peu seyante n’arrivait pas à camoufler les “ avantages naturels ” de l’intruse. Paul décida de se présenter de façon protocolaire.

- Paul Spherson, Ingénieur terraformateur de deuxième classe affecté au secteur trois sur Rebirth 22, à qui ai-je l’honneur ?

- Natacha Morin, Médecin à bord du Deimos, vous m’avez fait une sacrée peur ! Je me dirigeais vers les modules en espérant des survivants. Vous allez bien, pas de blessure ?

- Moi non, répondit Paul, par contre pour le module 1256, je crains que l’occupant n’ait été tué. Son caisson a été endommagé par des micrométéorites, les systèmes de survie ne semblent plus fonctionner et le dispositif d’ouverture est arraché.

- C’est moche, mourir sans même s’en rendre compte. Mais je crains que ce sort ait été aussi celui du reste de l’équipage. Cela a dû être très rapide pour qu’il n’en soit pas fait  mention dans le journal de bord.

- Le journal de bord, oui, oui, bien sûr (décidément il était mauvais sur ce coup là aussi). La bonne nouvelle c’est que nous ne mourrons pas de faim. J’ai déjà découvert des fruits de mer délicieux. Il y a aussi des quantités de fruits que nous devrons tester. Au fait, votre module est  loin ?

-               Non, mais il a souffert, l’antenne de communication est hors service et il s’est enfoncé assez profond dans le sol. L’atterrissage a eu lieu dans une petite vallée et le sol y est particulièrement meuble. Du coup j’ai une couchette pour dormir debout et  mon synthétiseur de nourriture est en panne. C’est bon pour la ligne mais je commence à en avoir assez de me nourrir de boisson.

Paul sortit un morceau de barre alimentaire et le lui tendit.

- Merci beaucoup, à défaut d’être bon, ça fait du bien. Mon synthélab n’arrive pas à s’étalonner et je n’ai pas pu tester les ressources locales. Je ne vous cache pas que si je ne vous avais pas rencontré j’aurais été obligée de prendre de grands risques.

- Je… vous....Bon, si on se tutoyait. Après tout, on va être ensemble pour longtemps, je le crains (il n’osait pas penser en terme d’années, mais l’idée commençait à s’imposer).

- D’accord, que fait-on maintenant ? La jeune femme semblait se placer sous sa protection, si elle savait à quel piètre aventurier elle confiait sa vie....

- Y a-t-il quelque chose à récupérer dans ton module ?

- A part le matériel que j’ai sur moi, je ne crois pas. Je ne suis pas technicienne, mais mon cercueil semble avoir bien souffert de son atterrissage. Que proposes-tu ?

- Nous avons deux options : retourner vivre en Robinson à proximité de mon module ou aller vers le nord.

- Vers le nord ?

- Oui, répondit Paul, j’ai noté une source diffuse d’émission radio à environ deux cents kilomètres d’ici. D’un autre côté, il serait sage de préparer cette expédition dans les meilleures conditions. Je n’aurai jamais assez de nourriture pour deux et il serait dommage que nous nous rendions malade en d’incertaines expériences alors que mon synthélab fonctionne parfaitement.

- Bon, devant d’aussi bons arguments je me vois obligée de m’incliner. D’autant plus que je suis fatiguée et qu’il me tarde de goûter tes fameux fruits de mer. Ils se répartirent le matériel et se mirent en route, ne s’arrêtant qu’à la tombée de la nuit pour établir leur campement. Ils se partagèrent  la pâte alimentaire et la boisson. Il ne restait plus beaucoup de vivres, mais plus beaucoup de chemin, non plus. Ils discutèrent longuement, heureux de ne plus être seul, et s’écroulèrent dans leurs duvets respectifs.

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