Paula - Le doigt de Dieu - Chapitre 2

Chapitre deux : premiers contacts

  

 

Le hurlement de l’alarme de son réveil arracha Paul de ses rêves mouvementés. Il prenait peu à peu conscience de la tragédie qui avait sûrement eu lieu. Tous ces morts, ces gens pleins de rêves qui s’étaient portés volontaires, comme lui,  pour acclimater des mondes lointains afin de pouvoir abriter le grouillement humain qui étouffait les vingt et une planètes de la confraternité. Si l’époque des guerres (quel concept étrange que de tuer sciemment un  autre être humain !) était révolue depuis longtemps, la pression démographique poussait l’humanité à s’étendre toujours plus loin par delà les étoiles.

 La découverte de l’hyper propulsion, trente siècles auparavant, avait permis d’atteindre pratiquement la vitesse de la lumière et réduit d’autant la durée des voyages. Las, ceux-ci étaient encore horriblement longs d’où la nécessité de les effectuer en caisson d’hibernation. Mais grâce à l’imposante flotte de transporteurs, le flot humain était canalisé sans heurt. La seule contrainte pour chaque monde neuf était de participer à l’effort général afin de permettre de s’élancer toujours plus loin dans l’univers. Chaque monde s’autogérait et ne rechignait pas à expédier régulièrement les navettes chargées de matières premières vers Mars qui avait fait beaucoup de sacrifices pour monter sur pied les premières expéditions. Après avoir failli disparaître de l‘univers au vingt deuxième siècle dans la catastrophe et les grandes épidémies qui s’ensuivirent, la race humaine avait réuni ses dernières forces et avait mis en route le projet “ conquête des étoiles ”. Un dessein grandiose qui avait soudé les survivants et permis cette expansion extraordinaire qui l’avait conduit  ici.

 Il s’étira, ce qui était assez limité vu la place, et pressa la touche d’alimentation. Un gobelet se remplit d’un liquide un peu mousseux et une barre de dix centimètres d’une matière orangée sortit du distributeur. Cela représentait le tiers de sa ration journalière et il l’engloutit avec plaisir. Le goût était plaisant et la boisson rafraîchissante et tonique.

 Paul se coula à nouveau dans le sas et revêtit sa combinaison, sans oublier de sangler le harnais contenant le matériel de survie. Il y accrocha le pulser dans son étui et actionna le sas. Le jour était levé. Le ciel était bleu et le sable blanc l’aveugla avant que le système automatique n’ait eu le temps d’assombrir sa visière.

 Il rouvrit lentement les yeux et pu admirer, enfin, la beauté du paysage. Le caisson, avec son revêtement brûlé par la friction occasionnée par l’entrée dans l’atmosphère, trônait au milieu d’une plage immense, large de plus de vingt kilomètres, entre un océan sans vagues et ce qui semblait être une végétation verdâtre. Plus loin, des collines aplaties surmontaient le tout. Un monde ancien à priori, où l’érosion avait déjà accompli la majorité de son œuvre.

 Il aurait pu tomber plus mal. Pour peu qu’il ne soit pas tout seul, il y aurait de quoi fonder, ici, une nouvelle colonie. Si seulement le matériel n’avait pas disparu. A moins que le vaisseau ne se soit écrasé sur cette planète… et encore, il n’y aurait sûrement pas grand-chose de récupérable. Le module le plus proche se situait à douze  kilomètres du sien, en direction d’une petite colline dénudée. Il ne devait pas pleuvoir souvent sur ce monde. La température était de vingt huit degrés centigrades et le soleil encore bas sur l’horizon. C’était un astre de couleur bleutée et d’un éclat particulièrement vif. Il espéra que le rayonnement n’en était pas trop dangereux. Mais là, tout de suite, il n’avait pas le matériel nécessaire pour en juger et il n’était pas sûr de l’avoir jamais.

 Il fit quelques pas sur le sable et s’éloigna, d’un bon pas, de la navette. Le couvert végétal approchait lentement, il ne peinait pas particulièrement mais se méfiait de la faune locale (s’il y en avait une). Il marcha ainsi pendant une heure et demie et arriva enfin au pied des « arbres ». Ils étaient étranges, leur tronc d’aspect un peu granuleux s’élançait à la verticale et s’épanouissait en une espèce d’éventail hélicoïdal. Ils se balançaient mollement dans la douce brise matinale. Il toqua contre le tronc et dans une série de claquements secs tous les plumets disparurent dans un rayon de dix mètres. Ce n’était peut être pas des végétaux….Ou alors les végétaux, ici, avaient d’étranges propriétés. De toute façon, il aurait largement le temps d’étudier tout ça. Il ne fallait pas se laisser distraire de son but : trouver l’autre module.

Il avançait prudemment maintenant. Les buissons qui l’entouraient avaient bien l’air de buissons, mais s’ils se mettaient à courir après lui ? Ce n’était pas le moment de perdre les pédales. L’imagination peut devenir le pire de ses ennemis si on n’y prend garde.

 Sa progression était entravée par les branches mortes qui claquaient bruyamment sous ses pieds et par des espèces de fruits, épais et lourds, à la coque particulièrement résistante qui le faisaient souvent trébucher. Les feuillages allaient du vert sombre au jaune citron et ça et là quelques fleurs vermillon tranchaient sur l’ensemble. Il approchait du second module.

           Il arriva enfin dans la clairière formée par l’atterrissage brutal du caisson. Celui-ci avait manifestement souffert dans la manoeuvre et présentait des angles et des creux non prévus lors de la conception. Le sas était fermé et le système d’ouverture externe était arraché. La trappe protégeant les moniteurs de contrôle avait cédé lors de la descente et tout était fondu. Mince, comment faire ? Comment savoir si l’occupant était encore vivant ? Quelle poisse !

 Il y avait peut-être un moyen, de toute façon il faudrait se confronter un jour ou l’autre à l’atmosphère étrangère. Il respira un grand coup et ôta son casque. Il expira lentement et inspira de même, prêt à remettre quand même son précieux couvre-chef. L’air était parfaitement respirable, confirmant ainsi l’analyse du synthélab. Il avait une légère odeur très agréable de menthe fraîche : beaucoup paieraient cher pour profiter d’un air si pur.

  Il déposa délicatement son casque et donna un grand coup de pied dans le module. Il colla son oreille sur le métal mais, pour l’instant, aucun bruit n’en émanait. Rien ! Il fit le tour du caisson et comprit l’étendue de la tragédie. Une série de trous, bien nets, d’un diamètre de 3 à 20mm criblait un des angles. Des météorites, le pire ennemi du voyageur spatial. Seuls, les gros vaisseaux étaient équipés pour les éviter. C’était un des corollaires de la vitesse, les rencontres étaient éminemment dangereuses. Pauvre bougre, il n’avait pas eu de chance. Il faudrait qu’il trouve quand même un moyen d’ouvrir et de récupérer le matériel et de fournir au défunt une sépulture décente.

            Il s’essuya le front, il avait soif...

- Merde ! Ce n’est pas possible d’être aussi manche ! J’ai oublié la boisson. ! Décidément, comme explorateur, je n’vaux pas un clou ! Comment j’ai fait pour survivre à mes autres voyages ?

           Il scruta le ciel et ne vit aucun nuage, ni aucun oiseau, ni rien d’ailleurs. Quelle tristesse, n’y avait-il rien qui bouge sur cette planète ? A part les plumets des arbres bien sûr. Et maintenant que faire ? Il décida de soulager sa vessie, pour l’instant c’était le plus pressant.

            Soudain, alors qu’il réajustait sa combinaison, le sable qu’il venait d’arroser fut pris d’agitation. Des ondulations apparurent livrant bientôt passage à des dizaines d’insectes noirs de la grosseur d’une noix. Ils couraient en tous sens, se levant sur leurs pattes postérieures ils semblaient chercher quelque chose. Il y avait donc un peu de vie sur ce foutu... Une ombre lui passa devant et poussa un grand cri avant de s’emparer de l’un des insectes. Les autres, sans doute déçus de ne pas trouver ce qu’ils attendaient et sûrement effrayés par l’évènement, plongèrent vivement sous le sable. Pour sa part Paul avait dégainé son arme et scrutait les frondaisons pour voir le responsable de ce remue-ménage. Non, rien n’était visible. Quel monde étrange.

 Le soleil montait à l’assaut du ciel et la chaleur devenait pénible, on devait frôler les 35° maintenant. Sa priorité devenait l’approvisionnement en eau. Il retourna donc vers le vaisseau. Le chemin du retour fut morne. Les panaches étaient toujours cachés et rien ne bougeait. Il ramassa un des fruits et le jeta au loin, autant pour se calmer que par désoeuvrement. La coque retomba et, à sa grande surprise, s’ouvrit en se dépliant. Une théorie de minuscules pattes apparut et l’animal, semblable à un cloporte terrien de 15cm, regagna le couvert végétal.

 Si jamais c’était comestible, il y aurait largement de quoi le nourrir, vu le nombre d’individus au mètre carré. Mais eux, que mangeait-ils ? L’écologie était une matière dont il avait longtemps étudié les facteurs importants. Les êtres évolués ne mangent pas de cailloux  et ces étranges “ cloportes ” n’en consommaient sûrement pas. Pour l’instant il avait découvert trois formes de vie mobiles et quelques sédentaires. Les conditions de vie étant proches du standard terrestre, il pouvait raisonnablement penser avoir une chance de pouvoir compter sur cela pour ses futurs repas (quelle malédiction que cette obligation de manger). Il arriva enfin à son vaisseau et se désaltéra longuement. L’eau, dans un premier temps, ne poserait pas de problème, il avait son nécessaire de filtration, cela prenait juste du temps, mais il avait tout un océan à sa disposition. Et puis il pleuvrait bien un jour.

 Le deuxième vaisseau était à environ cent  vingt kilomètres  et il lui fallait préparer l’expédition. Le soleil était encore haut dans le ciel et il décida d’aller voir l’océan. La traversée fut assez pénible, la chaleur devenait étouffante, la brise étant tombée. Lorsqu’il arriva au bord de l’eau, il eut une énorme et agréable surprise. Des milliers de coquillages jonchaient le bord de la grève et des crustacés arborant des couleurs chatoyantes couraient entre eux en tous sens. Il se déshabilla et avec moult précautions mit un  pied dans l’eau. Celle-ci, d’une limpidité extraordinaire était agréablement chaude. Il s’avança avec prudence en scrutant les alentours. Le fond était uni avec ça et là quelques coquillages à moitié ensablés. Soudain il vit passer un banc de petits poissons qui vinrent fouiller autour de ses pieds. Ils semblaient intéressés par les petits nuages de sable qu’il soulevait  avec ses orteils. Il avança encore un peu, l’eau atteignait maintenant son nombril et il aperçut des poissons nettement plus gros qui croisaient devant lui. Au moins, il ne mourrait pas de faim.

  Il s’immergeât et fit quelques brasses. C’était vraiment génial comme monde ! Il sortit la tête de l’eau et vit une gueule pleine de dents se diriger vers lui… Instinctivement il replongea au fond et commença à nager, sur le dos, vers le bord qu’il atteignit rapidement et continua à reculer à quatre pattes Il tremblait comme une feuille. Il voyait le «  poisson » qui patrouillait à l’endroit où il se tenait quelques instants plus tôt. Il s’agissait d’un animal de trois mètres de long (donc 60cm de gueule) et sa livrée, rouge et bleu turquoise devait sans doute prévenir qu’il ne fallait pas lui chercher noise. Voila qui promettait de bons moments de pêche, mais limitait les possibilités de bains.  Peut-être y avait-il pire encore. Il ramassa dans son casque quelques bivalves et deux crustacés qu’il réussit à attraper au prix d’une chasse acharnée. Il retourna vers son abri. Le soleil poursuivait tranquillement sa course. Il arriva au module et récupéra la trousse d’analyse. Il étudia un moment le manuel pour se rafraîchir les idées puis se livra à quelques expériences. A priori, tout cela était comestible. Il ne restait plus qu’à vérifier. Il sortit le matériel de survie et fit un rapide inventaire.

  Il y avait quelques ustensiles de cuisine, un assortiment de boîtes étanches gigognes, un réchaud électrique et solaire rechargeable, trois couteaux de différentes tailles (dont un de chasse), deux cannes à pêche télescopiques avec suffisamment de matériels pour voir venir. Il trouva aussi une trousse chirurgicale assez complète (quelqu’un espérait que l’on pouvait s’opérer tout seul ?).

                   Dans le pire des cas, il pourrait toujours se remettre en hibernation et attendrait alors, des siècles pouvant s’écouler, qu’un vaisseau le découvre et le récupère. Le tout était de bien protéger son module et de faire attention à ne pas l’endommager. Il déplia le sac à dos intégré au paquetage de survie et en remplit les différents compartiments. Il roula sur le dessus la couverture igloo et rangea tout ça dans le sas. Il mit le réchaud en route, versa dans le wok le contenu de son casque et mit  à cuire les fruits de mer.

                    Une odeur alléchante s’éleva bientôt et il eut beaucoup de mal à appliquer les consignes de prudence. Il ouvrit un des bivalves, renifla la chair et coupa un morceau du pied de l’animal. Il respira un grand coup et le mit dans sa bouche. Il mâcha doucement. La chair était tendre et finement parfumée avec une touche poivrée. Si cela devait devenir la base de sa nourriture, il aurait pu tomber pire. Il en mangea un autre morceau et décida d’attendre les résultats. Pour l’instant il n’était pas mort et son estomac avait l’air d’accepter le présent avec reconnaissance.

             Il se dévêtit et s’installa dans la couchette. Les senseurs lui retransmirent instantanément ses paramètres vitaux. Ceux-ci semblaient stables. Il recommencerait en augmentant la dose. Il ressortit et décida de goûter aux petits crustacés. Il arracha une des  nombreuses petites pinces qui révéla une chair d’un rose tendre au fumet délicat. Le goût était plus fin que les bivalves. Cela lui rappela les pétoncles de Pégasus. Décidément ce n’est pas la faim qui l’abattrait.

             Le soleil descendait paresseusement sur l’horizon et un vent léger commença à se lever. Quelques nuages firent leur apparition et Paul, par prudence, rangea son petit matériel dans le sas. Le vent se renforça légèrement et au loin l’océan se mit à moutonner. Du côté des “ arbres ” on ne pouvait plus voir de plumet. Seuls les troncs se découpaient sur le disque solaire qui déclinait dans un flamboiement de couleurs. Paul tomba en admiration devant la teinte que prit le paysage. L’océan avait une teinte bleu marine rehaussée de friselis blancs rosés dus à l’écume. Le sable avait une tonalité rose saumon et le ciel présentait un dégradé allant du violet au  jaune vif sur l’horizon. Une vision merveilleuse qui lui serra la gorge. Pour l’instant, c’était sa planète et il décida de l’appeler Paula. Le vent forcit encore et le sable commença à voler. Il décida qu’il était temps de rentrer à l’abri. Il se coucha après avoir vérifié que tout était bien bouclé. Il sélectionna l’onglet loisir puis la rubrique musique et cocha une série de morceaux. Il appuya sur l’icône de lecture et une douce musique emplit l’espace du caisson, il ferma les yeux et s’endormit sous le contrôle discret du monitoring.

 

 

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